29/01/05
L'Europe telle qu'elle se construit est une démission de la raison, qui laisse l'excentricité des marchés, l'appétit des lobbies, les particularismes communautaires, la misère culturelle, prendre la place de la civilisation.
Continuer, en un geste d'ingratitude sourde à cet héritage d'âpres luttes historiques, à défaire les constructions de l'Etat-providence, ses mécanismes de solidarité et de redistribution, ses capacités d'initiative et d'intervention, les idéaux d'égalité et de progrès véhiculés par la notion de service public, et remplacer cette saine confiance en soi de chaque peuple, fondée sur la maîtrise consciente d'un destin commun,
par la main invisible du marché, les jeux de la bourse et du hasard, la course au court-terme, la désintégration des capacités productives du continent, pour quelques dollars de plus;
Continuer à déposséder les représentations nationales des peuples souverains, organes certes en partie faillibles et fictifs de la volonté générale, mais attentifs aux préoccupations du peuple car responsables devant lui, soumis aux règles du débat public et contradictoire,
pour une oligarchie irresponsable de commissaires cooptés, choisis pour leur allégeance à l'ultra-libéralisme, leur docilité aux couloirs bruxellois, lobbies des multinationales, leur rude indifférence aux volontés et souffrances populaires;
Continuer à détruire le sens de l'universel, acquis multi-séculaire de la raison humaine, délivrant le peuple des féodalités de proximité, des déterminismes et des violences de la société civile par l'autorité de la loi, de l'Etat,
et consacrer à la place le règne des tyrannies patriarcales, l'étreinte des communautés qui ne comptent sur l'individu que pour compter leur force, et rivaliser d'audace dans le rapport conflictuel que la société mosaïque devient, écartelée entre des valeurs unilatérales, belliqueuses;
Poursuivre enfin la mise à bas de l'instruction, oublier qu'une république libre se fonde sur le respect sacré de la raison publique, qui suppose le droit et le devoir pour chacun de s'élever à l'universel, en se déprenant des préjugés intéressés des entrepreneurs de la foi ou de la finance,
et par la transformation du devoir d'instruction en tâches d'occupation, de la citoyenneté en civilité, par le couronnement du droit des élèves à rester ce qu'ils sont, à préparer, à coups de "projets spontanés", leur exploitation et consommation dociles, par la livraison de l'information, de l'édition, de la culture aux actionnaires, par le rejet aux prétentions émancipatrices, "modernes", de toutes les valeurs, sinon boursières, livrer l'école aux bassins d'emploi, les élèves à la télévision, la télévision aux marchands d'âmes et de béton, les valeurs sacrées aux églises;
Tout cela, cet abandon de soi, orchestré depuis trente ans par les nations, le poursuivre et l'achever, et s'achever en abandonnant encore le droit de s'abandonner par soi-même, renoncer une bonne fois pour toutes à toute souveraineté, à tout pouvoir, à toute liberté, tout cela, l'offrir aux intérêts des marchés et des communautés, c'est ce qu'on nous demande enfin, en un dernier effort pour n'être plus républicains.
La foi est une chose bien trop importante pour être laissée aux religions. Il faut qu'un peuple sache défendre la sacralité de ses réalisations et idéaux de justice, de liberté, de communion, de connaissance terrestres. Il faut croire en la raison.