En quoi le projet de Constitution européenne nous concerne-t-il directement?

par François RODDIER


A priori, il semble difficile de se sentir concerné. On nous demande de nous prononcer sur un texte qui comprend au moins 453 articles le plus souvent inintelligibles sauf par des juristes. Beaucoup auront l'impression que l'on se moque d'eux. Ils n'auront peut-être pas entièrement tort. On peut être pour ou contre l'Europe. On peut même être pour ou contre une constitution européenne. Mais on nous demande notre accord sur un texte bien particulier, incompréhensible par la majorité d'entre nous. Comment réagir?

Difficile de répondre sans demander l'avis d'un spécialiste. Mais à qui se fier? Sous la coupe des milieux financiers, les médias nous serinent qu'ils faut voter oui. Doit-on leur faire confiance? Nous sommes tous fascinés par le progrès technique. On nous dit que les États-Unis montrent la voie. On nous explique que le progrès est dû à leur politique libérale fondée sur le libre échange et la compétition et que, si l'on applique pas ici la même politique, l'Europe va rapidement se faire distancer. Bien qu'encore compétitive avec Airbus et Ariane, l'Europe a en effet déjà pris un retard important dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Pour ne pas se laisser distancer, les gouvernements européens de gauche comme de droite appliquent déjà une politique chaque jour plus libérale.

Traditionnellement, les gouvernements démocratiquement élus étaient sensés jouer un rôle d'arbitre de la compétition, protégeant les intérêts de leurs électeurs. Avec la mondialisation des échanges, ce rôle est devenu de plus en plus difficile à jouer, vu l'absence d'un gouvernement mondial. Les joueurs, c'est-à-dire les multinationales se sont organisés entre eux en créant des structures comme la Banque mondiale, le FMI et l'OMC. Ce faisant le peuple, représenté par les gouvernements nationaux, a été complètement oublié.

Pire, grisés par leur succès économiques, les pays anglo-saxons sont passés vers la fin des années 70 à une vitesse supérieure. Sous l'impulsion de Ronald Reagan (États Unis) et de Margaret Thatcher (Grande Bretagne), ils ont réduit le rôle des gouvernements à un strict minimum, politique à laquelle on a donné le nom de néolibéralisme.

La création de l'Union européenne aurait pu être une occasion unique de rendre à un gouvernement européen ce rôle d'arbitre au service du peuple qui a été petit à petit dérobé aux gouvernements nationaux. On pouvait en effet espérer que la Constitution européenne reprenne les valeurs fondamentales inscrites dans la plupart de nos constitutions nationales et les étende à toute l'Union. Nées en Europe, ces valeurs représentent notre patrimoine commun.

Hélas, née de la libéralisation des échanges commerciaux, l'Europe marchande a oublié ses citoyens. En effet, tout ce que nous propose la Constitution européenne c'est d'ériger le néolibéralisme en valeur fondamentale de l'Union, c'est-à-dire de nous imposer de façon irréversible une forme extrême de libéralisme qui remet en cause notre héritage même. Et ceci au moment où beaucoup réalisent qu'une telle politique mène l'humanité au désastre. Car il s'agit bien d'un double désastre: désastre pour la planète, et désastre pour l'homme.

Désastre pour la planète: lente disparition de la fragile couche d'ozone sans laquelle aucune vie ne pourrait exister sur terre; accélération sans précédent du réchauffement de la planète lié à l'effet de serre des émissions d'oxyde de carbone; épuisement des sources d'énergie non renouvelables; accumulation de montagnes de déchets qui polluent l'atmosphère (dioxine) et l'eau (désherbants, nitrates, pesticides); disparition des forêts et augmentation des zones arides. Chaque année un nombre incalculable d'espèces animales et végétales disparaissent par suite de l'activité humaine. Les scientifiques sont de plus en plus nombreux à tirer le signal d'alarme.

Mais aussi désastre pour l'homme: surpopulation des villes; chômage dû à l'automation de la production industrielle et à la délocalisation de la main d'œuvre; dégradation de la protection sociale jugée trop onéreuse; dégradation de la santé liée au stress et à l'alimentation industrielle; et par dessus tout, croissance incontrôlée des inégalités sociales, inégalités non seulement entre les pays pauvres et les pays riches, mais aussi à l'intérieur des pays riches où le nombre d'individus en détresse s'accroit de jour en jour.

Les scientifiques constatent que l'espèce humaine montre de plus en plus les signes de détresse observés chez les animaux en cas de surpopulation ou de changement rapide de l'environnement: comportement grégaire des oiseaux migrateurs lorsque le temps change, incapacité d'élever les enfants (la chaîne de transmission entre les générations est rompue), et agressivité exacerbée.

L'insécurité ne cesse de croître: insécurité dans les villes, mais aussi insécurité entre les nations. Plutôt que de chercher à en comprendre les raisons, les gouvernements réagissent à l'insécurité des villes en développant la police et en multipliant les prisons. Ils réagissent à l'insécurité entre les nations en développant les armes de destruction massives. De plus en plus de scientifiques pensent que l'humanité est au bord d'un désastre (1).

Voter oui, c'est tout simplement graver dans le marbre de la Constitution européenne un choix de société qui risque fort de transformer ce marbre en pierre tombale de l'humanité.

François Roddier
Astronome

(1) Lire par exemple "Introduction au siècle des menaces" (Odile Jacob, 2004), livre écrit par Jacques Blamont, père de la recherche spatiale française.


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