Comité du Var rouge



Les chiffres du chômage de la Grande Bretagne: comment ça marche?

Les chiffres sont là : 9,9% de chômeurs en France et 4,6% en GB.

Les ministres français, ébouriffés, vont régulièrement prendre des leçons chez Tony Blair, désigné comme le magicien du quasi-plein emploi et de la croissance.
Borloo, Sarkozy et les autres ne tarissent pas d’éloges.
De Villepin, sitôt installé dans son fauteuil de premier ministre, peu après les résultats du référendum, affirmant qu’il a compris le message des Français, décrète qu’il va s’attaquer sans tarder à ce qui les mine: les chiffres du chômage. Et il annonce que pour aller plus vite en besogne, il compte légiférer par ordonnances.
C’est ainsi qu’en deux temps trois mouvements, il sort de son chapeau le Contrat Nouvelle Embauche pour égaler son collègue tant envié d’outre-Manche.

Mais c’est quoi, au juste que ce « modèle britannique » ?
En 1996, le taux de chômage était en France de 12,4% et en Grande Bretagne de 8,2%, selon les mêmes modes de calcul qui sont ceux du Bureau international du travail. Aujourd’hui, le taux de chômage en GB est tombé de façon spectaculaire à 4,6% alors que la France peine à descendre en dessous de la barre des 10%.

Pourquoi une telle différence ?
Les raisons en sont multiples.
1° point : La démographie
La population active croît plus vite en France qu’en Grande-Bretagne. Le nombre de candidats à l’emploi a progressé de 6 % en Grande-Bretagne contre 12 % en France. Il faut donc deux fois plus de créations d’emplois en France qu’en Grande-Bretagne pour faire baisser le chômage.

2° point : un contrôle strict des chômeurs.
Dans les Jobcentres Plus, les nouvelles agences pour l’emploi créées par Tony Blair, les demandeurs d’emploi sont tenus de rencontrer tous les 15 jours, voire moins si nécessaire, des conseillers qui vont les interroger sur leurs démarches. Si des emplois correspondant à leurs qualifications ne se présentent pas sur le marché, ils doivent élargir leurs vœux à d’autres secteurs. Ils n’ont pas le choix. En GB, au bout d'un certain temps, il faut tra-va-iller. Et si le chômeur ne suit pas les règles, son cas est jugé par une commission qui peut le priver de ses allocations.

3° point : le faible montant de l’allocation chômage incite les demandeurs d’emploi à accepter tout emploi qui se présente. L'allocation n’est, en effet, que de 346 euros par mois, la même pour tout le monde, quel que soit le poste qu’on occupait précédemment. A cette allocation s'ajoutent les housing benefits, allocation logement à laquelle on a droit quand on bénéficie de l'allocation chômage. L'Etat paie le loyer ou les traites du demandeur d'emploi s'il a emprunté pour acheter. Jusqu’à un certain plafond, évidemment.
Ensuite, pour encourager le travail, même mal payé, le gouvernement britannique complète pour les plus bas salaires. C'est le système du tax credit, un impôt négatif.

4° point : Qui figure sur les listes de demandeurs d’emploi ?
En tant que chômeur, on n’a droit qu'à 6 mois d'indemnités et ensuite, on sort des statistiques.
- Un chômeur qui refuse un emploi parce qu’il ne correspond pas à ce qu’il attend, ou dont la famille a des revenus qui dépassent un certain seuil, ne bénéficie plus d’allocations au bout de ces 6 mois.
- Pour ceux qui cherchent activement et ne parviennent pas à se faire embaucher, le gouvernement Blair a créé le new deal : obligatoire au bout de six mois de chômage, c’est une formation accélérée où le chômeur reçoit un traitement individualisé et intensif.

Mais que fait-on des cas les plus difficiles, ceux qui sont dans l’incapacité, malgré toutes ces mesures, de retrouver un emploi, les « fracassés » de la vie, en quelque sorte ? eh bien, ils ne figurent pas dans la colonne « chômeurs », mais dans la colonne « handicapés » : Entre 2 et 2,8 millions de personnes (selon les chiffres) touchent en Grande-Bretagne des indemnités pour incapacité au travail. Et n’apparaissent donc pas dans les statistiques du chômage.

Mais ces artifices ne suffisent pas à expliquer la différence entre le taux de chômage britannique et le taux de chômage français. D'autant que la France a, elle aussi, ses méthodes pour masquer la réalité (formations, stages, emplois subventionnés et RMIstes).

Voici donc le 5° point, qui fournit la deuxième grande explication du « miracle » britannique : la réduction au minimum des règles sociales.
Les restrictions pour les licenciements sont en effet quasi nulles. Et en Grande Bretagne, il n’est pas question de revenir sur ce fait historique, les contraintes de licenciement étant considérées comme un frein à l'embauche. Pour preuve, cela ne fait pas partie des revendications majeures des syndicats eux-mêmes.
Le droit du travail n’existe pas en tant que tel au Royaume Uni. Les contrats de travail sont assimilés à des contrats commerciaux. Jusqu’à l’arrivée de Margaret Thatcher au poste de Premier Ministre, les travailleurs britanniques étaient protégés non par la loi, mais par les Trade Unions, organisations syndicales très puissantes. Dans les années 80, cinq lois successives ont, petit à petit, annihilé le pouvoir syndical. Et la liberté de contracter permet jusqu’au " zero hour contract " (contrat de zéro heure), qui met le salarié à la disposition de l’employeur à la demande, sans obligation d’horaire ni de salaire minimum.

Côté salaires, en revanche, les choses ont évolué avec la création d’un salaire minimum en 1998. Ce salaire minimum, fixé à 3,60 livres (5,50 ¤ environ) seulement lors de sa création est, aujourd'hui, de près de 7 euros. En France, le salaire minimum horaire est de 5,88 euros net. Evidemment, le coût de la vie, bien supérieur à Londres, rend la comparaison difficile.
Le problème, c'est qu'il s'agit d'un salaire horaire qui ne garantit pas un revenu mensuel. Or le nombre de travailleurs employés malgré eux à temps partiel est très élevé.

Certaines personnes peuvent être embauchées pour un minimum d’heures par jour (dans les cantines scolaires, par exemple, certains employés ne travaillent que 3 heures par jour. Ces heures se situant au milieu de la journée, ils peuvent difficilement avoir un autre emploi. Et pour quel salaire à la fin de la journée ? A peine 21 euros)...

En Grande-Bretagne, énormément de salariés effectuent des « petits boulots » : serveurs, agents de sécurité, employés de supermarchés etc. C'est l'une des clés de la baisse du chômage. A Londres, par exemple, la modification des lois sur les horaires d'ouverture a créé beaucoup d'emplois. Aujourd'hui, nombre de supermarchés sont ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais ce sont des emplois pénibles et mal payés.

Quant à l’absence de réglementation, elle permet toutes les bassesses.
Voici un exemple caractéristique de la morale ultra-libérale: l’affaire des salariés de Gate Gourmet, une entreprise américaine, à qui British Airways, entre autres, sous-traite les plateaux-repas.
Le 11 août dernier, Gate Gourmet annonce à ses employés, au mégaphone, que 670 d’entre eux sont licenciés. Et que ceux qu’elle garde devront signer un nouveau contrat (qui comprend, évidemment, réduction de salaire et aggravation des conditions de travail).
Les employés de Gate Gourmet (en grande majorité des femmes indiennes, déjà les plus défavorisées sur le marché du travail britannique) se mettent aussitôt en grève.
Les grévistes sont alors aussitôt remplacé(e)s par des employé(e)s d’une agence d’intérim qui perçoivent un salaire de misère et ont encore moins de droits.
Cette mesure brutale faisait partie d’un plan élaboré par l’entreprise : licencier les employés, ce qui lui coûterait 2,5 millions de livres, mais lui permettrait d’en économiser 6,5 millions par an en coûts salariaux. Tout bénéfice donc, pour les patrons, qui en plus, dressent les travailleurs les uns contre les autres. Cela ne vous rappelle rien ?

Autre moyen de réduire le taux de chômage : le temps partiel.
En Grande Bretagne 25 % des salariés travaillent à temps partiel. En France, le taux est de 16,7 %. En Grande Bretagne, 63 % des femmes de 15 à 64 ans ont un emploi. Mais si on le ramène en " équivalents temps plein ", ce pourcentage chuterait à 47%. Les taux correspondants pour la France sont respectivement de 52% et 46%.

D’où la présence au Royaume Uni de millions de travailleurs pauvres, c’est-à-dire dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté. Le taux de pauvreté y est un des plus élevés d’Europe : il n’est dépassé que par la Grèce et le Portugal. (en 1999, la Grande Bretagne se situe à 12,8%, alors que la France est à 8,6% et l’Allemagne à 5,9%).

Une étude récente qui portait à la base sur la pauvreté chez les enfants en GB (où plus d’un quart d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté) a révélé que 17% des enfants vivent dans des familles où au moins un des adultes, le plus souvent les deux, est sans emploi. Etonnant pour un pays où le chômage a été terrassé, non ?

Au final, plus de 20% (c à d : entre un cinquième et un quart) de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, dans un des pays les plus inégalitaires qui soit.
Enfin remarquons que ce modèle tant vanté par les néo-libéraux a engendré une pauvreté encore plus importante qu’en France : 22 % de travailleurs pauvres en Grande-Bretagne contre 15 % en France (hélas, ce dernier chiffre pourrait bien flamber sous peu grâce à nos Thatcher gaulois).

Au Royaume-Uni, l’écart entre les 20% les mieux payés et les 20% les moins bien payés est de 1 à 5 ; en France, il est de 1 à 4.
Au Royaume-Uni, les hommes gagnent en moyenne 56% de plus que les femmes ; en France, 24%.
Le Labour a clairement fait son choix : celui du « travail à tout prix ». Mais, de préférence, au plus bas.

Si le chômage permet aux patrons de pratiquer un chantage pur et simple avec les salariés, la réduction du chômage par les gouvernements libéraux est encore plus perfide: on embauche des précaires, on leur donne un salaire de misère, on impose le temps partiel et on se donne la possibilité de licencier du jour au lendemain. Ainsi, on a toujours sous la main des travailleurs bon marché qu’on met en concurrence avec les autres demandeurs d’emplois. Comme on l’a vu avec Gate Gourmet.

Sous prétexte qu’il vaut mieux travailler que d’être au chômage, au lieu d’avoir une armée industrielle de réserve, on a une armée d’esclaves à disposition. Et s’il le faut, on les importera d’un autre pays européen pour mettre les travailleurs en concurrence. Les ultra libéraux se sont concocté un vivier de travailleurs dans une Europe à 2 vitesses.
La preuve ? Ils refusent catégoriquement la mise en place d’un salaire minimum européen.

Et d’ailleurs pourquoi remet-on actuellement en selle la fameuse directive Bolkestein que Chirac avait annoncée, juré craché, comme étant pratiquement jetée aux oubliettes?
Parce qu’elle est nécessaire au système élaboré par les esclavagistes. Elle en est le couronnement même. Sans cette directive, les ultra-libéraux ne seraient pas complètement heureux. Ils ne pourraient pas aller jusqu’au bout de leurs rêves.

Début 2005, Laurence Parisot, candidate à la présidence du Medef, indiquait sa cible si elle était élue: le Code du travail. Une fois élue, elle lancera sa célèbre formule : « la vie est précaire, l’amour est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? ». Formule stupide… Et cynique.

En août, les ordonnances Villepin instaurent, entre autres, le Contrat Nouvelle Embauche.
En étendant à 2 ans la durée de la période d’essai, c’est sa nature même qui est modifiée : elle ne sert plus à vérifier que le nouvel embauché convient au poste, mais bien à généraliser cette période de non-droit durant laquelle le salarié peut être licencié à tout moment, pour un motif légal ou illégal, sans que le patron ait à se justifier et sans qu’il soit possible de contester le licenciement.

Nicolas Sarkozy veut mettre en place "un nouveau modèle français". On s’imagine facilement ce qu’il a en tête : plus d’injustices, plus de répression, plus de travailleurs pauvres, asservis et acculés.
Tous les membres du gouvernement insistent sur la « valeur du travail », affirment vouloir «remettre la France au travail ». Tout cela procède d’une volonté de culpabilisation des sans emploi pour mieux leur faire rentrer dans le crâne qu’il vaut mieux avoir un travail précaire et mal payé plutôt que d’être chômeur.

Peu importe le prix qu’auront à payer les êtres humains, les chiffres du chômage baisseront.

Mais pour réaliser cela, il faut en passer par la liquidation des droits des travailleurs. Ces droits acquis depuis le milieu du XIXe siècle par les luttes des classes laborieuses, alors qu’elles étaient réduites à une misère effroyable.
Au nom de la modernité, les capitalistes européens veulent réactualiser l’idéologie du libéralisme économique inventée… au XVIIIe siècle !

En GB, pendant plus de 15 ans, Margaret Thatcher et après elle John Major ont laissé plus d’un quart de la population dans la misère, l’humiliation et la désespérance. Education, logement sociaux, santé, aides aux plus démunis, tout ce qui constituait le tissu social et solidaire a été démantelé. Les riches sont devenus de plus en plus riches et les pauvres étaient frappés d’infamie. A tel point que Tony Blair ne se propose d’enrayer la spirale de pauvreté des enfants, engendrée par Thatcher et perpétuée par Major, que d’ici à 2010, seulement. S’il y parvient.

Aujourd’hui, l’Europe ultra-libérale, dans sa soif de domination et sa cupidité pour des profits à se répartir à quelques-uns, ne cherche à produire, en matière de « modèle » et de « miracle », qu’une immense, qu’une épouvantable « cour des miracles ».

ARRETONS LES BULLDOZERS, TOUS ENSEMBLE, si nous ne voulons pas que se reconstitue en Europe l’Empire Britannique, avec une élite qui prospère grâce à l’exploitation de millions de citoyens de seconde zone maintenus sous le joug par la répression violente. Et en prendre pour trente ans, au moins.

MCV, Sud-Education83.
10 octobre 2005
Texte écrit pour le meeting du 12 octobre 2005 du collectif du 29mai de Toulon, « Pour une Europe Sociale et Démocratique ».

Sources et collaborateurs involontaires
(que je remercie abondamment):
Louis Maurin, Observatoire des inégalités
http://www.inegalites.fr/article.php3?id_article=383

Droit au travail ; Juillet-Août 1999 Bernard Brunhes
http://www.brunhes.com/Presse/DroitSocialJuil99.htm

http://www.inegalites.fr/article.php3?id_article=369

http://www.lepoint.fr/dossiers_economie/document.html?did=155880

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