Par Didier HASSOUX et Paul QUINIO - jeudi 20 octobre 2005
libération, qui s’est procuré le livre de Lionel Jospin, en a extrait six passages et a demandé à six «grands témoins» de réagir : José Bové, Henri Weber, Dominique Rousseau, Jean-Pierre Chevènement, Fadela Amara et Dominique Voynet.
«De la mondialisation au monde commun»
«La mondialisation est un fait avant d’être une menace. Même les antimondialistes le reconnaissent, qui se sont rebaptisés altermondialistes. (...) Si la mondialisation est un nouveau processus d’unification du monde sous l’effet de la révolution technologique, celui-ci n’est pas neuf (...). Mais le mouvement d’aujourd’hui est spécifique (...). Et s’il est vain de vouloir défaire le mouvement de la mondialisation, il est juste d’en dévoiler la nature et d’en proposer la régulation.»
josé bové, ex-porte-parole de la Confédération paysanne
«C’est daté et mou. Sa vision de la mondialisation est éloignée de la réalité, tant sur ses constats que sur ses propositions. Ses explications des changements du monde sont très courtes. Sa vision du monde est mécanique. Pire, elle est classique, du genre de celle que l’on peut trouver aujourd’hui dans un livre d’histoire de troisième. Certes, il évoque les “damnés de la terre”.Mais il ne dit à aucun moment pourquoi des peuples souffrent, vivent dans la misère, crèvent du dérèglement climatique.
Sur la carte du monde tel que Lionel Jospin le voit, la France et l’Europe sont toujours au milieu. Son monde est très européo-centré. Il raisonne comme si nous étions les seuls à développer une vision universaliste du monde. Il demeure très superficiel dans l’analyse des phénomènes de mondialisation. Pour lui, elle est comme une marée : personne ne peut aller contre. Avec ce fatalisme, il donne une légitimité au libre-échangisme. Franchement, mêmes les évêques de France sont plus radicaux.»
«L’Europe incertaine»
«Ce non [du 29 mai] est un fait politique majeur qui emporte une conséquence juridique immédiate : le traité constitutionnel européen est mort. (...) L’Europe ne connaît ni drame ni sursaut, mais bien une crise. (...)
Selon les partisans du non de gauche, qui se prétendaient pro-européens, le non français devait entraîner un élan des peuples (...). Il n’y a évidemment pas de printemps populaire, pas de secousse salvatrice. (...)
Notre pays n’est pas renforcé, mais isolé. (...)
Le non est un refus, il n’a pas d’autre contenu.»
henri weber, député européen, proche de Laurent Fabius, partisan du non à la Constitution
«Jospin a chaudement recommandé de voter oui, et il continue le combat sous la forme d’une bataille des interprétations. Pour lui, c’est la victoire du non qui a déclenché la crise en Europe, alors qu’en réalité c’est la crise de l’Union, ancienne et profonde, qui a entraîné la victoire du non. Les raisons du non sont, selon lui, d’ordre national et secondairement d’ordre européen. En réalité, les Français n’ont pas répondu à côté de la question. Ils ont dit non aux dérives libérales en Europe et en France. Surtout, en écrivant que “c’est un non de refus sans contenu”, il ignore superbement les propositions que les partisans du non de gauche comme bon nombre de partisans du oui de gauche avancent depuis cinq mois pour réorienter la construction européenne en faveur d’un soutien de la croissance, de la défense de l’emploi, des garanties de protection sociale autant que du libre commerce. Lionel Jospin les reprend à son compte sans dire d’où elles viennent. Il est vrai qu’elles ne peuvent pas venir des partisans du non puisque selon lui “le non n’a pas de contenu”. Tout cela est nul et non avenu, ne fait pas partie du “monde comme [il] le voi[t]”. Ce qui montre que son champ de vision demeure orienté et sa perception sélective.»
«Le mal institutionnel français»
«Le principe d’un régime purement présidentiel invoque souvent la tradition française et les souvenirs du “césarisme”. Ce régime serait, dans la France gauloise si rapidement désunie, porteur de conflits entre un exécutif et un législatif placés directement face à face. Mais les Césars sont loin (...). Un Président qui gouverne et assume l’ensemble de la responsabilité de l’exécutif, et un Parlement qui obtient la plénitude de ses fonctions, voilà un choix qui améliore clairement nos institutions actuelles.»
dominique rousseau, professeur de droit constitutionnel
«Son analyse du fonctionnement de la Ve République depuis 1958 est correcte, mais banale. Il oublie simplement que la Ve République fonctionne de manière présidentielle en cas de concordance politique entre le Président et le Premier ministre. Et, en cas de cohabitation, elle fonctionne de manière primo-ministérielle. C’est un mal politique – et non institutionnel – qui explique la primauté du pouvoir présidentiel. Si toutes les personnalités politiques annonçaient vouloir devenir Premier ministre plutôt que chef de l’Etat, on en aurait fini de la primauté présidentielle. J’ajoute que son distinguo entre cohabitation “douce”, “dure” et “longue” est superficiel. La cohabitation est toujours difficile entre le Président et le Premier ministre. Même s’ils appartiennent au même camp. Je rappelle que c’est Lionel Jospin, Premier ministre, qui a imposé l’inversion du calendrier électoral comme le quinquennat. Il a donc renforcé la dérive monarchique du régime. Et ainsi largement contribué à ce qu’il nomme l’épuisement institutionnel. Pour finir, je retiens un aveu. Lionel Jospin concède s’être “posé la question” de devoir “mettre fin lui-même à la cohabitation”. Il aurait mieux fait d’y répondre.»
«La sécurité dans la République»
«Malgré nos actes et nos engagements, nous n’avons pas pu ôter de l’esprit des Français le préjugé selon lequel la sécurité nous mobilisait moins que la droite. Ce n’était pas tant l’action du gouvernement qui était en cause que le discours de la gauche, ou, pour être plus précis, l’incapacité de toute la gauche à tenir ensemble un discours homogène sur la sécurité. (...) En Corse (...), des évolutions statutaires ont été entreprises. (...) Le lien avec la France n’a pas été rompu.»
jean-pierre chevènement, ex-ministre de l’Intérieur
«Sur l’analyse, le constat qu’il fait de la violence, il n’y a pas une feuille à papier à cigarette entre Lionel Jospin et moi. Il souligne, comme je l’ai fait, l’incapacité de la gauche à offrir un discours homogène et construit sur les questions de sécurité. En revanche, nous divergeons en ce qui concerne les ambitions et les moyens à mettre en oeuvre pour une véritable police de proximité que la droite s’acharne à démanteler.
Sur la Corse, je ne tiens pas à remuer le couteau dans la plaie. Mais je me félicite tout de même que Jospin reconnaisse que le processus de Matignon est mort et enterré. Il prend enfin acte qu’une majorité de Corses veut rester attachée à la République. Si sur ce sujet, comme sur d’autres, Jospin avait tenu compte de ce que je lui disais, peut-être n’aurais-je pas été candidat à la présidentielle de 2002.»
«Etre français»
«Faisons évoluer les mentalités et les réalités plutôt que d’invoquer le concept choquant de “discrimination positive”, puisqu’il érige en vertu une idée – la discrimination – que nous réprouvons. (...) Etre français, ce n’est donc pas seulement un héritage, c’est une possibilité ouverte. (...) En France, le patriotisme est en recul (...) au point de sembler confisqué par l’extrême droite qui le colore de xénophobie. (...) La forme que peut prendre le patriotisme aujourd’hui est celle, pacifique mais précieuse pour la vie d’une nation, de l’amour et de la fierté.»
fadela amara, présidente du mouvement Ni putes ni soumises
«C’est avec force, clarté et pédagogie que Jospin aborde la question de l’immigration. Il rappelle à un moment où ses camarades sont tentés par d’autres thèses que les quotas ethniques n’appartiennent pas à notre tradition, que la diversité n’est pas un obstacle à l’intégration, ni à la cohésion nationale. C’est un élément structurant dans l’histoire de France et de la République. Ce rappel est le bienvenu dans un contexte où l’on déclare tout et n’importe quoi sur la question. Toutefois, sa dmonstration laisse subsister quelques interrogations. En effet, à l’universalisme abstrait, il oppose un universalisme ouvert, qui prend en compte les diversités de l’être. Quelle garantie avons-nous pour que dans cette définition de l’universalité la diversité ne devienne pas un élément structurant de la revendication ? Lionel Jospin ne nous dit pas si le port du foulard est un élément d’une diversité parmi d’autres ou un outil d’oppression de la femme. Sa volonté de reformuler l’universalité me fait penser à la même volonté de certains – à droite comme à gauche – de reformuler la laïcité.»
«Où en est le socialisme ?»
«Au lieu de se comporter comme un courant critique du socialisme démocratique, les groupes d’extrême gauche le méprisent, le fustigent et contribuent à le faire battre dans les urnes. (...) Aussi nous ne céderons pas à la pression de l’extrême gauche et de ses compagnons de route, mais nous comparerons sans faiblesse leur action et notre bilan. (...) Le socialisme et l’écologie ne peuvent plus se séparer. Toutes les thèses écologistes ne peuvent être acceptées sans réserve. J’en prendrai deux exemples. Le premier concerne l’énergie nucléaire. Les écologistes lui sont profondément hostiles (...). Mais il serait irresponsable pour l’avenir de l’humanité, pour la France, d’y renoncer. Second exemple : les OGM. L’écologie n’autorise ni l’obscurantisme, ni le vandalisme.»
dominique voynet, ex-ministre Verts de l’Environnement
«C’est du Jospin, sérieux, austère, systématique, maîtrisé. Comme d’habitude. J’ai même parfois l’impression que c’est un peu corseté. Sur le socialisme, tous les fondamentaux y sont. A propos de la gauche, la reconnaissance de l’apport original de l’écologie tranche avec les pages très sévères sur l’idéologie communiste et le gauchisme. Mais je suis quand même gênée. Il y a de la reconnaissance politique, mais Jospin garde la même grille de lecture socialiste sans jamais penser que certains thèmes écologiques doivent être mis au coeur des politiques. Ils restent pour lui périphériques. Il n’a pas appréhendé malgré notre invitation à le faire l’ampleur des bouleversements en cours, par exemple sur le changement climatique, la crise énergétique ou la perte de biodiversité. Par ailleurs, ses réserves sur le nucléaire et les OGM ne sont pas dépourvues d’une certaine naïveté. Sur les OGM, il reprend les arguments des lobbies. Sur le nucléaire, il reste dans l’incantation sur l’énergie inépuisable. Il y a beaucoup de Claude Allègre dans tout ça. Toutes ces pages respirent l’équilibre jospinien.»
http://www.liberation.fr/page.php?Article=332406